les miroirs déformants
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Le réveil de Kami sonna à cinq heures trente, une habitude ancrée qui ne laissait aucune place à la rêverie adolescente. Dans la pénombre de son appartement de Près-de-Dieu, il se leva sans bruit pour ne pas réveiller ses parents, dont les attentes semblaient flotter dans l'air comme une poussière lourde. L'appartement était un espace de transition, un lieu où les cartons n'étaient jamais totalement déballés car la "carrière" de Kami pouvait les appeler ailleurs à tout instant. Il se prépara mécaniquement, ses gestes reflétant une discipline qui avait fini par effacer l'éclat de ses quinze ans, transformant son visage en un masque de marbre calme et mélancolique.
En sortant, l'atmosphère de la ville le frappa par sa froideur matinale, une brume grise qui s'accrochait aux façades en pierre de taille. Près-de-Dieu s'éveillait lentement, entre le balayage des rues et le rideau de fer des boulangeries qui grinçait. C'était une ville qui semblait vivre dans le regret d'une gloire passée, avec ses statues de héros locaux oubliés et ses jardins publics trop bien taillés. Kami marchait d'un pas rapide, évitant les flaques d'eau qui reflétaient un ciel sans couleur, se sentant comme un étranger dans ce décor de province où chaque habitant semblait avoir une place assignée depuis des générations.
Lorsqu'il franchit les portes du Lycée Cerise, la nature semblait avoir été domestiquée pour ne pas perturber l'ordre scolaire : les cerisiers, qui donnaient leur nom à l'établissement, étaient alignés avec une précision militaire le long de l'allée centrale. Le contraste entre la douceur du nom et la rigidité de l'architecture en verre et métal créait un malaise persistant chez Kami. Les élèves se pressaient dans les couloirs, leurs uniformes impeccables dissimulant des personnalités écrasées par le poids des classements et des notes de prestige. C’était une fourmilière organisée où le silence était d'or et où l'éclat de rire était perçu comme une anomalie.
Le club de tennis du lycée n'échappait pas à cette règle de perfection apparente, avec ses filets tendus comme des cordes de piano et ses courts dont le bleu vif agressait le regard sous les projecteurs. Léo l'attendait déjà, entouré de son cercle habituel de flatteurs qui riaient à ses plaisanteries avant même qu'il ne les finisse. "Alors Kami, tu as bien dormi dans ton nouveau palais ?" demanda Léo avec une ironie qui se voulait amicale mais qui ne faisait que souligner leur différence de condition. L'entourage de Léo fonctionnait comme une barrière invisible, un groupe de jeunes gens dont l'amitié semblait conditionnée par les performances sportives de chacun.
Dans ce microcosme, l'interaction avec Chloé était la seule qui semblait réelle, bien que réduite à des silences partagés près du casier des balles. Elle observait Kami avec une lucidité qui l'effrayait, comme si elle pouvait lire à travers son armure de joueur prodige pour y voir l'enfant fatigué. Un jour, elle lui tendit une bouteille d'eau sans un mot, ses doigts effleurant les siens, et ce simple contact humain fut plus intense que toutes les discussions tactiques imposées par l'entraîneur. Chloé était l'ombre du Lycée Cerise, celle qui voyait les fissures dans le décor et qui, comme Kami, semblait attendre une fin qui ne venait jamais.
L'appartement, lorsqu'il y revenait le soir, devint le théâtre d'un huis clos oppressant avec ses parents. Ils ne lui demandaient jamais s'il était heureux, mais si son service s'était amélioré ou si son endurance tenait le choc. La cuisine, avec sa table en formica et son éclairage néon blafard, était le lieu où se décidait son futur, un futur qui ne semblait jamais lui appartenir. Les bruits de la ville, le passage lointain d'un train ou le cri d'un oiseau nocturne, lui rappelaient qu'il existait un monde vaste au-delà des murs de cet appartement et des grillages du club.
Ce soir-là, Kami s'installa sur son petit balcon pour observer la nature qui tentait de reprendre ses droits sur la ville. Au loin, la forêt sombre entourait Près-de-Dieu comme une étreinte protectrice ou menaçante, il ne savait plus. Il pensait à son nom, Kami, une identité qu'il tentait de protéger de la dépersonnalisation du Lycée Cerise. Il sentait que l'équilibre entre le joueur et le garçon de quinze ans devint précaire, une corde de raquette sur le point de rompre. La mélancolie n'était plus un simple nuage de passage, elle était devenue le sol sur lequel il marchait chaque jour.