chapitre 1 l'amertume
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Le nom du Lycée Cerise résonnait comme une ironie cruelle aux oreilles de Kami. Situé sur une colline surplombant la ville, l'établissement tirait son nom d'un ancien verger qui avait autrefois fleuri là où se trouvaient désormais les bâtiments de béton crème et de verre teinté. Pour les habitants de la ville, c’était un lieu d'excellence, mais pour Kami, chaque passage sous le porche d'entrée était comme une plongée en apnée. L'atmosphère y était saturée d'une compétition invisible, où chaque élève semblait être le projet d'une réussite sociale, laissant peu de place à l'innocence des quinze ans.
Le club de tennis, joyau du lycée, était une structure ultra-moderne aux grillages impeccables et au revêtement bleu électrique. Contrairement à la terre battue plus organique, ce sol synthétique ne pardonnait aucune erreur, renvoyant la balle avec une vitesse agressive qui épuisait les articulations de Kami. L'odeur du plastique chauffé par le soleil et le bruit strident des baskets qui crissent sur la surface créaient un environnement stérile. C’était un lieu où l'on ne jouait pas pour le plaisir, mais pour valider des statistiques sous l'œil attentif de caméras d'analyse de mouvement installées sur les pylônes.
Léo, toujours au centre de l'agitation, avait invité Kami à déjeuner sur l'une des terrasses du club-house. Autour d'eux, l'entourage de Léo — de jeunes athlètes aux tenues de marque — discutait de sponsors et de tournois internationaux avec une désinvolture qui blessait Kami. Les échanges étaient rapides, superficiels, comme des balles de ping-pong. Léo tentait d'inclure Kami en vantant son revers à tout le monde, mais cette mise en avant forcée ne faisait qu'accentuer le sentiment d'imposture du jeune garçon. Il se sentait comme un produit de luxe exposé dans une vitrine, entouré de gens qui admiraient le joueur mais ignoraient l'humain.
En marge de ce groupe bruyant, Chloé restait une énigme silencieuse. Un après-midi, alors que la pluie commençait à tomber sur les courts du Lycée Cerise, Kami la trouva dans le vestiaire, bandant méthodiquement son poignet. L'interaction fut brève mais intense ; elle lui tendit un tube de pommade anti-inflammatoire sans un mot, ses yeux verts fixés sur les siens. Dans ce geste simple, il y avait plus de vérité que dans toutes les tirades de Léo. Ils partageaient cette même usure, cette même conscience que leurs corps étaient des outils de travail avant d'être les leurs. La nature, à travers la pluie qui frappait les vitres, semblait pleurer avec eux la fin de leur insouciance.
La ville, vue depuis les hauteurs du lycée, s'étalait comme un jeu de construction miniature. Près-de-Dieu était une cité de contrastes, où les quartiers historiques aux toits sombres côtoyaient des zones résidentielles plus récentes et sans âme. Le centre-ville était un dédale de rues étroites où les boutiques d'antiquités semblaient vendre des souvenirs de vies que personne n'avait vécues. L'atmosphère générale était celle d'une attente perpétuelle, d'un calme plat qui précède les tempêtes. Pour Kami, la ville n'était pas un foyer, mais un décor de théâtre dont il devait apprendre les répliques par cœur pour ne pas détonner.
Son appartement reflétait cette transition inaboutie. Dans le salon, les meubles de ses parents étaient disposés avec une précision froide, sans aucune touche personnelle. Les murs blancs restaient nus, car pourquoi décorer un lieu que l'on quittera dès que le classement ATP l'exigera ? Seule sa chambre gardait une trace de vie, avec son sac de tennis ouvert qui laissait échapper une odeur de balles neuves et de transpiration. Le soir, le silence de l'appartement était coupé par le bruit régulier de l'ascenseur dans le couloir, un son mécanique qui rappelait à Kami qu'il n'était qu'un passager de passage dans sa propre existence.
Alors que la nuit tombait sur le Lycée Cerise, Kami se retrouva seul sur le court central, les lumières automatiques s'éteignant l'une après l'autre. La nature environnante, avec les arbres du vieux verger qui bruissaient dans l'ombre, semblait l'appeler. Il s'assit par terre, le dos contre le filet, sentant le froid du sol remonter le long de sa colonne vertébrale. À quinze ans, il possédait une technique parfaite, mais son cœur, lui, était un terrain vague. Il ferma les yeux, imaginant un monde où son nom, Kami, n'aurait pas besoin d'être écrit sur un tableau de score pour avoir de l'importance.